A l'occasion de la sortie de leur livre Les Mots du merveilleux et du fantastique, Gilbert Millet et Denis Labbé nous ont fait l'honneur d'une interview.


Cycle : Les Mots du merveilleux et du fantastique fonctionne plus comme un dictionnaire que comme un livre. C'est la première fois je crois que vous écrivez un dictionnaire. L'emploi du dictionnaire est différent de celui du roman, il se consulte plus qu'il ne se lit. Est-ce que cet emploi a influencé votre écriture ?

Denis Labbé : Ecrire un dictionnaire ne demande pas de réels talents d'écriture, mais plutôt un sens aigu de la concision, de la synthèse et le sens de la formule. Nous n'avions pas tant de place que cela par entrée et nous souhaitions donner le plus de pistes possibles. Il faut donc aller à l'essentiel, sans faire preuve de style.
Gilbert Millet : Il est bien évident qu'un dictionnaire ou un essai, comme La Science-fiction que nous avions publié auparavant chez le même éditeur, Belin, ou comme les études que nous avons réalisé pour Ellipses sur Shining de Stephen King, Le Seigneur des Anneaux de Tolkien ou Harry Potter de J.K. Rowling, ne s'écrivent pas comme de la fiction. Le style doit en être neutre ; l'imagination est bannie.

Cycle : Comment se déroule la composition d'un ouvrage à deux ? Vous êtes vous séparés les mots, les lettres ?

Gilbert Millet : Mes goûts étant, par chance, différents de ceux de Denis, nous pouvons effectivement nous répartir le travail. Mais chaque article porte la marque des deux auteurs. Ce qui a été écrit par l'un est complété, amendé par l'autre. Cela nécessite plusieurs va-et-vient. Nous nous envoyons nos pages par Internet. Je corrige en bleu le travail de Denis. Il corrige en rouge le mien. Et ainsi de suite jusqu'à la version finale.
Denis Labbé : Tout d'abord, nous procédons à un vaste déballage chacun de notre côté, avant de regrouper les mots que nous avons trouvés. Ensuite, nous faisons cela en fonction de nos affinités. Au départ, cela paraît simple, mais cela devient rapidement un vaste chantier dans lequel nous tentons de retrouver nos petits. Lorsque l'un a terminé certaines entrées, il les passe à l'autre qui complète, corrige, coupe, avant de lui renvoyer le tout pour qu'il fasse la même chose. Par la suite, il faut y aller à la tronçonneuse pour se débarrasser des pages en trop. Nous avons dû couper un quart de ce que nous avions fait.

Cycle : A la fin de l'ouvrage, vous citez des repères bibliographiques, dont beaucoup sont des dictionnaires. Vous êtes vous inspirés, au moins dans la forme, de ces derniers ?

Denis Labbé : Pour ma part, pas du tout. Je consulte régulièrement des dictionnaires, mais je n'ai pas souhaité m'inspirer de ceux-ci pour développer mes entrées. Je ne sais pas si c'était vraiment utile.
Gilbert Millet : Nous n'avons pas inventé de mots. Ceux que nous citons figuraient déjà dans d'autres dictionnaires, sous d'autres formes. Il était donc honnête de citer nos sources. J'ajouterai que la consultation des dictionnaires, en particulier du Littré, est un de mes vices. Tout part de la langue. Les littératures de l'imaginaire sont particulièrement gourmandes en mots. Nous en citons qui n'apparaissent que dans ce type d'ouvrages : manticore, lamie, escarboucle, Auxcrinier…

Cycle : Comment avez-vous procédé pour le choix des mots à traiter ? Le fantastique et le merveilleux sont des littératures très riches. Avez-vous écarté certains mots peut-être pas assez utilisés par les auteurs ?

Gilbert Millet : Certains choix ont été imposés par l'éditeur. La collection " Le Français retrouvé " où s'insère notre dictionnaire comportant déjà Les Mots de la Bible et de la mythologie, nous n'avons gardé que ceux auxquels les auteurs fantastiques ont donné une coloration nouvelle. Les autres choix ont été imposés par la taille du livre. Nous avions écrit 800 pages. Il en fallait 500. Des coupures ont donc été nécessaires. Nous nous sommes recentrés sur le vocabulaire spécifique, tout en éliminant les mots d'un usage trop réduit. Ce travail de concentration et d'amputation nous a pris plusieurs mois…
Denis Labbé : Comme je l'écrivais plus haut, nous avons d'abord effectué un grand déballage, c'est-à-dire que nous avons sans doute poussé le vice jusqu'à mettre en premier les mots qui nous intéressaient. Ensuite, il a fallu faire des choix. En fantastique et merveilleux, il y a des termes incontournables et d'autres qui le sont moins. Si " vampire " est obligatoire, " fouet électrique " est plus dispensable. Faute de place et parce que cela faisait doublon avec un autre ouvrage de la collection, nous avons dû supprimer une bonne partie des mots appartenant au merveilleux religieux.

Cycle : La frontière entre merveilleux et merveilleux religieux est floue. Vous dîtes dans l'introduction que vous n'avez que les mots exerçant une influence dans la littérature moderne. Comment s'est opérée cette sélection ? Certains mots ont dû vous causer problème ?

Gilbert M & Denis L : Je peux expliquer cela en prenant comme exemple la mythologie grecque. Nous avons écarté le mot " Pythie ", purement mythologique donc traité dans un autre ouvrage et gardé le mot " Prométhée " parce que Marie Shelley lui a donné une connotation fantastique en écrivant Frankenstein ou le Prométhée moderne.

Cycle : Dans Les Mots du merveilleux et du fantastique vous introduisez des termes nouveaux, comme des monstres propres au bestiaire lovecraftien. Là aussi le choix a dû être difficile. N'avez-vous gardé que les inventions des écrivains les plus célèbres, et de leurs plus célèbres créatures au sein même de leur œuvre ?

Denis Labbé : Nous avons privilégié les écrivains qui avaient apporté quelque chose au fantastique. Ainsi, Lovecraft est incontournable, comme il nous était impossible de passer le vampire sous silence. Mais nous sommes allés plonger au cœur d'œuvres moins évidentes. Il suffit d'ouvrir le dictionnaire pour y trouver Fabrice Colin, Alain Delbe, Nicolas Cluzeau, pour revoir Marcel Schwob, du Bartas, qui côtoient Claude Seignolle, Lovecraft, Poe ou Gautier. Ne parler que des plus célèbres n'aurait aucun sens. Ce dictionnaire est là aussi pour faire découvrir des œuvres moins célèbres, moins évidentes ou moins populaires, afin qu'elles sortent de l'oubli.
Gilbert Millet : Le choix fut cruel ; à quelques exceptions près, nous n'avons gardé que les mots employés par plusieurs auteurs. Le mot " Horla ", par exemple, méritait une entrée. Mais il ne figure que dans la nouvelle de Maupassant, ce qui lui a valu d'être éliminé. Certaines créatures de Lovecraft ont été reprises par d'autres auteurs comme August Derleth. Nous les avons fait figurer.

Cycle : Merci.

Parution du numéro 3 sur William Morris, voir les extraits dans la partie Parutions